21 septembre 2026Éthique, Les fragilités

L’Observatoire de la MNT appelle les collectivités à bâtir une culture commune de l’IA

Alors que l’intelligence artificielle s’installe progressivement dans les collectivités territoriales, son déploiement ne peut se résumer à une question technologique ou à la recherche de gains de productivité. Dans une nouvelle étude consacrée aux managers territoriaux, l’Observatoire de la Mutuelle Nationale Territoriale (MNT) invite les collectivités à adopter une démarche fondée sur le discernement, la formation et le dialogue social. L’enjeu est de faire de l’IA un outil au service des agents et de la qualité du service public, sans aggraver les fragilités organisationnelles, managériales ou humaines existantes. L’étude alerte notamment sur les effets possibles de l’IA sur l’autonomie, la charge cognitive, les collectifs de travail et la transformation des métiers, tout en appelant à construire une véritable culture commune autour de ces nouvelles technologies.

L’IA, révélatrice des fragilités

L’intelligence artificielle est souvent présentée comme un facteur majeur de transformation de l’action publique locale. Pour l’Observatoire de la MNT, cette évolution doit toutefois être abordée avec prudence.
L’étude intitulée « Les managers territoriaux face à l’IA : discernement comme méthode, la QVT comme objectif » part d’un constat central : l’IA ne transforme pas nécessairement les organisations à elle seule, mais elle peut mettre en évidence leurs fragilités déjà existantes. Autrement dit, une collectivité qui connaît des difficultés en matière de management, de circulation de l’information, de formation ou d’organisation du travail risque de voir ces problèmes amplifiés par le déploiement de nouveaux outils numériques.
L’Observatoire invite donc les cadres territoriaux à ne pas considérer l’IA comme une solution automatique aux difficultés rencontrées par les services. Son introduction doit au contraire être l’occasion de s’interroger sur les besoins réels de l’organisation, les conditions de travail des agents et la finalité poursuivie.
Le discernement doit ainsi constituer le point de départ de toute démarche. Avant de choisir un outil, les collectivités doivent d’abord déterminer précisément le problème auquel elles souhaitent répondre et vérifier que le recours à l’IA constitue effectivement la réponse la plus pertinente.

Une culture partagée

L’un des principaux enseignements de l’étude réside dans la nécessité de construire une culture commune de l’intelligence artificielle au sein des collectivités.
Les représentations de l’IA peuvent en effet être très différentes selon les acteurs. Certains élus peuvent y voir un moyen de moderniser l’action publique ou de renforcer l’attractivité de leur territoire. D’autres peuvent principalement l’envisager comme un outil de communication ou de rationalisation.
Du côté des agents et des managers, les perceptions peuvent également diverger fortement selon les métiers, le niveau de connaissance technologique ou les expériences individuelles.
Cette diversité des représentations peut constituer un obstacle à l’appropriation collective des outils.
L’Observatoire recommande donc de construire un socle commun de connaissances permettant à chacun de comprendre les principes fondamentaux de l’intelligence artificielle et ses différentes applications.
Il apparaît notamment nécessaire de distinguer les systèmes génératifs, capables notamment de produire du texte ou des images, des systèmes prédictifs ou algorithmiques utilisés pour analyser des données et établir des projections.
Cette acculturation doit permettre aux agents de mieux comprendre les possibilités offertes par ces technologies, mais également leurs limites et leurs risques.
L’objectif n’est pas de faire de chaque agent un spécialiste de l’IA, mais de lui permettre de disposer d’un niveau suffisant de compréhension pour conserver sa capacité de jugement et son autonomie professionnelle.

Des coûts à anticiper

L’étude invite également les collectivités à dépasser une vision strictement financière du coût de l’IA. Le prix d’une licence ou d’un abonnement ne représente en effet qu’une partie de l’investissement nécessaire.
De nombreux coûts indirects doivent être pris en compte avant le lancement d’un projet. Il peut notamment s’agir du temps consacré par les agents à vérifier les résultats produits par les outils, à corriger les erreurs ou à reprendre des contenus inadaptés.
À cela s’ajoutent les coûts liés à la préparation et à la qualité des données : qualification, nettoyage, organisation et catalogage des informations utilisées par les systèmes.
Les collectivités doivent également anticiper les investissements dans leurs infrastructures numériques, les dépenses de formation des agents et des encadrants ainsi que le recours éventuel à des compétences spécialisées difficiles à recruter.
L’Observatoire attire enfin l’attention sur les risques de non-conformité juridique.
Le déploiement de solutions d’IA implique notamment une vigilance particulière en matière de protection des données personnelles, en particulier lorsque les outils reposent sur des infrastructures ou des serveurs situés à l’étranger.
La question de la souveraineté numérique et de la maîtrise des données doit donc être intégrée à la réflexion dès la conception du projet.

Former pour rester autonome

La formation constitue l’un des leviers essentiels identifiés par l’étude. L’objectif ne consiste pas uniquement à apprendre aux agents à utiliser de nouveaux outils. Il s’agit également de leur donner les moyens de comprendre les résultats produits par l’IA et d’en apprécier la pertinence.
Cette capacité de regard critique est particulièrement importante lorsque les systèmes peuvent générer des informations erronées, incomplètes ou biaisées. L’Observatoire considère ainsi que la formation doit être conçue comme un processus continu et non comme une action ponctuelle réalisée au moment du déploiement d’un nouvel outil.
Les agents doivent pouvoir développer progressivement une capacité d’action autonome face aux technologies.
Cette approche permet également de réduire les craintes liées à l’IA. Une technologie mal comprise peut en effet être perçue comme une menace, alors qu’une meilleure connaissance de ses usages permet de mieux identifier les tâches qu’elle peut faciliter et celles qui doivent impérativement rester sous contrôle humain.

La QVCT en ligne de mire

Pour l’Observatoire de la MNT, l’introduction de l’IA doit systématiquement être analysée au regard de ses conséquences sur la qualité de vie et les conditions de travail.
L’intelligence artificielle peut certes contribuer à simplifier certaines tâches et à donner aux agents de nouvelles capacités d’action. Elle peut notamment automatiser certaines opérations répétitives ou faciliter l’accès à l’information.
Mais l’étude souligne également un risque inverse : la technologie peut réduire les marges de manœuvre individuelles et modifier profondément le contenu du travail. L’un des points d’attention concerne notamment la charge cognitive.
Si l’IA prend en charge les tâches les plus simples, les agents peuvent être amenés à se concentrer principalement sur les dossiers les plus complexes et les situations nécessitant davantage d’analyse et de jugement.
Cette évolution peut entraîner une intensification du travail.
Les tâches simples, parfois considérées comme peu valorisantes, peuvent pourtant offrir des moments de récupération cognitive. Leur automatisation systématique pourrait donc conduire à une concentration permanente de l’activité sur les missions les plus exigeantes.
L’IA peut ainsi contribuer à améliorer la productivité tout en générant, paradoxalement, une charge mentale supplémentaire.

Mesurer avant d’agir

L’étude recommande donc aux collectivités de réaliser une analyse préalable des conséquences du projet d’IA sur l’organisation et les agents. Cette évaluation doit notamment porter sur le niveau de connaissance des agents concernant les enjeux liés à l’intelligence artificielle.
Il convient également d’examiner les actions de communication déjà réalisées, les éventuels travaux internes conduits sur le sujet ainsi que les formations existantes.
La collectivité doit par ailleurs être en mesure d’expliciter les objectifs poursuivis par le projet et les conditions dans lesquelles celui-ci a été construit.
L’analyse doit enfin porter directement sur les conséquences prévisibles pour les missions des agents et l’organisation du travail. Cette démarche permettrait d’anticiper les difficultés plutôt que de les traiter une fois les outils installés.
Elle doit notamment permettre d’identifier les évolutions possibles des métiers, les nouvelles compétences nécessaires et les éventuels risques de suppression ou de transformation de certaines tâches.

Préserver les collectifs

L’Observatoire insiste également sur l’importance des collectifs de travail. Dans les administrations, les équipes constituent des espaces essentiels de transmission des connaissances, de partage des pratiques et de soutien entre collègues.
Ces collectifs permettent également aux agents de faire face ensemble aux situations professionnelles complexes.
Or, l’introduction de l’IA pourrait modifier les relations de travail.
Une utilisation trop individualisée des outils numériques peut réduire les interactions entre agents et fragiliser les dynamiques collectives.
L’Observatoire appelle donc les managers à préserver des espaces de discussion et de coopération.
L’enjeu est de faire en sorte que l’IA ne conduise pas à isoler davantage les agents derrière leurs outils, mais qu’elle puisse au contraire être intégrée à une organisation du travail qui maintient les échanges humains.
Cette dimension est particulièrement importante pour prévenir les risques psychosociaux et préserver la cohésion des équipes.

Le dialogue social dès l’amont

Pour accompagner ces transformations, l’étude recommande d’intégrer l’IA au dialogue social dès les premières étapes du projet. Les représentants du personnel doivent pouvoir être associés aux réflexions avant que les décisions ne soient définitivement arrêtées.
Cette démarche permet notamment d’identifier plus tôt les conséquences potentielles sur les métiers et les conditions de travail. Elle peut également contribuer à instaurer un climat de confiance autour de l’introduction de nouvelles technologies.
La transparence constitue ici un principe essentiel.
Les agents doivent comprendre pourquoi une collectivité souhaite utiliser l’IA, quels objectifs sont recherchés, quelles données sont mobilisées et quelles conséquences sont attendues.
L’Observatoire souligne également l’importance de la réversibilité. Une collectivité doit pouvoir revenir sur un dispositif qui ne produit pas les effets attendus ou dont les conséquences apparaissent finalement négatives.
La confiance repose donc sur la possibilité de comprendre, d’évaluer et, si nécessaire, de corriger les choix effectués.

Dix priorités

À partir de son analyse, l’Observatoire de la MNT formule dix recommandations destinées aux collectivités territoriales.
La première consiste à adopter le discernement comme principe de départ et à définir précisément le besoin auquel l’IA doit répondre.
La deuxième vise à construire une culture commune avant tout déploiement, afin que les acteurs partagent un niveau minimal de compréhension.
La troisième recommande de faire de l’IA un sujet relevant de la direction générale et des instances de gouvernance transversales.
La quatrième invite à associer le dialogue social dès le début du projet.
La cinquième porte sur la nécessité d’évaluer l’ensemble des coûts, y compris les coûts indirects et les charges liées à la mise en œuvre.
La sixième fait de la formation un processus permanent.
La septième préconise une évaluation systématique des effets sur la qualité de vie et les conditions de travail avant toute mise en œuvre.
La huitième appelle à mesurer les conséquences possibles sur l’emploi et les métiers et à anticiper les besoins de mobilité professionnelle.
La neuvième insiste sur la transparence et la réversibilité comme conditions indispensables à l’instauration de la confiance.
Enfin, la dixième recommandation consiste à utiliser l’IA comme un révélateur des fragilités existantes plutôt que comme un outil susceptible de les amplifier.

Les petites collectivités

L’étude accorde une attention particulière aux collectivités de petite taille, qui ne disposent pas toujours d’une direction des systèmes d’information, d’une direction générale adjointe dédiée au numérique ou d’un budget spécifique consacré à l’expérimentation. Pour ces structures, la démarche doit être proportionnée aux moyens disponibles.
L’Observatoire recommande en premier lieu d’identifier précisément le besoin à l’origine du projet.
La collectivité doit également définir les principes et les valeurs qu’elle souhaite défendre dans son recours à l’IA.
Elle peut ensuite s’appuyer sur des partenaires extérieurs disposant de compétences spécialisées.
Les centres de gestion peuvent notamment jouer un rôle important dans l’accompagnement des collectivités territoriales, en particulier pour les structures qui ne disposent pas en interne des ressources nécessaires.
L’exemple du centre de gestion de Haute-Savoie est cité à travers la réalisation d’un guide pratique intégrant plusieurs dimensions : les conséquences organisationnelles, les impacts sociétaux et les enjeux environnementaux.
Cette approche illustre la nécessité d’appréhender l’IA dans toutes ses dimensions et de ne pas la réduire à une simple innovation technique.

Une transformation à encadrer

Au-delà de la technologie, l’étude de l’Observatoire de la MNT pose finalement la question de la transformation du travail dans les collectivités. L’intelligence artificielle peut offrir de nouvelles opportunités : automatisation de certaines tâches, aide à la décision, accès facilité à l’information ou développement de nouvelles capacités professionnelles.
Mais ces bénéfices ne seront durables que si les conditions d’utilisation de ces outils sont maîtrisées.
L’enjeu est notamment d’éviter que la recherche de productivité ne se traduise par une intensification du travail, une diminution de l’autonomie professionnelle ou une fragilisation des collectifs.
La démarche proposée repose donc sur une idée centrale : la réussite d’un projet d’IA dépend moins de la technologie elle-même que de la manière dont l’organisation l’intègre et accompagne les agents.
La formation, le dialogue social, la transparence, la prévention des risques et l’évaluation des impacts sur la QVCT doivent ainsi être considérés comme des composantes à part entière des projets d’intelligence artificielle.
Pour les collectivités, l’objectif est finalement de faire de l’IA un outil au service du travail et non de laisser le travail s’adapter sans accompagnement à la technologie.
En plaçant le discernement au cœur de la démarche, l’Observatoire de la MNT défend une approche de l’intelligence artificielle qui privilégie la maîtrise des transformations, la protection des agents et la qualité du service public. L’IA ne doit donc pas être déployée parce qu’elle est disponible, mais parce qu’elle répond à un besoin clairement identifié et qu’elle peut être intégrée dans un cadre garantissant la santé, l’autonomie et les conditions de travail des agents.

 

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Source :
AEF

Publié le 30/06/2026

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