OBSERVATOIRE
MFP

  •  Hélène L'Heuillet
  •  Luc Rouban
  •  Alexis Descatha
  •  Philippe Douillet
  •  Frédéric Moatty
  •  Gheorghiu Mihaï Dinu
  •  Marie Pezé

Des êtres surexposés

Pour les agents de la Fonction publique, la rencontre avec les usagers se transforme parfois en confrontation : insultes, menaces, violences physiques, coups, atteintes à leur vie… C’est là un étrange paradoxe : alors que le lien avec les représentants du service public est considéré comme toujours plus essentiel, il est aujourd’hui affaibli par cette recrudescence d’irrespect et de malveillance. Si l’utilité de nos agents est incontestée, elle est de plus en plus esquintée. C’est ici le premier enseignement de l’étude nationale menée par l’Observatoire MFP des fragilités sociales. Hélène L’Heuillet, philosophe, psychanalyste et auteur du livre “Tu haïras ton prochain comme toi-même“ nous invite à restaurer un lien de proximité pour mieux affirmer l’utilité de nos agents et combattre leurs fragilités.

Hélène L’Heuillet se passionne et vous passionne. Philosophe et psychanalyste, elle porte sur les relations humaines et leurs évolutions un regard acéré qui n’est jamais sans conséquence dans nos esprits. Avec elle, nous nous sommes intéressés à la transformation du lien social. Et particulièrement à celui qui nous relie aux agents de la Fonction publique. Dès la première réponse, nous avons compris que cette conversation allait nous mener loin.

Dans une interview accordée au Monde le 22 octobre 2017, vous affirmiez qu’il existe “une jouissance nouvelle de la haine”. S’applique-t-elle aux agents de la Fonction publique ?

Hélène L’heuillet Oui, je crois. L’expérience quotidienne de chacun d’entre nous le vérifie. Nous nous sentons plus autorisés à exprimer davantage de haine à l’égard d’un fonctionnaire qu’à l’égard de quiconque.

Vraiment ?!

H.L’H. Qui n’a pas assisté à une scène violente à l’égard de la police, d’un enseignant ou même à La Poste ? Bien sûr, il existe de la haine ailleurs. Dans mon interview accordée au Monde, il n’était d’ailleurs pas spécialement question des fonctionnaires. Il était question de toutes les sphères de la vie sociale où les formes de haine se multiplient : haine politique, haine conjugale, haine familiale…

Mais pourquoi cette tension
à l’égard des fonctionnaires ?

H.L’H. Parce que pour beaucoup, ils représentent l’État et on se sent alors autorisé à exprimer plus directement sa haine. En attaquant les agents, nous attaquons l’institution qu’ils représentent. Avec tous les messages implicites et le double discours qui peuvent l’accompagner : “Vous n’êtes pas à la hauteur de ce qu’on peut attendre de l’État”, “Vous n’en faites pas assez alors que l’État devrait en faire plus”…

Comme l’habit fait le moine, le statut
de fonctionnaire fait la fragilité ?

H.L’H. Oui. Laissez-moi vous raconter une anecdote. J’étais dans une banlieue un peu difficile où je m’occupais de formation d’enseignants. Un jour, je discute avec un chauffeur de bus qui faisait partie de la compagnie des transports d’Ile-de-France. Il m’apprend que leur uniforme crée des problèmes. Pourquoi ? Parce qu’on les prend pour des fonctionnaires. On les prend pour des agents d’État et on se sent autorisé à les attaquer. Les fonctionnaires sont les cibles de préjugés et de toutes les rancœurs à l’égard de l’État.

Mais ce n’est pas nouveau. Déjà en mai 1968,
la rue disait “non” à l’État.

H.L’H. Le “non” de 1968 ce n’était pas le “non” de la haine d’aujourd’hui. C’était un “non” qui visait la transformation de la réalité. L’État représentait l’ennemi, il était l’incarnation de la superstructure de la bourgeoisie. à travers l’État, c’est le patronat qu’on attaquait. Aujourd’hui, on est dans une situation tout à fait différente. C’est le “non” du rejet, le “non” qui accompagne un appauvrissement du langage. On ne voit plus de slogans poétiques sur les murs ou alors c’est du marketing ou du street art. En 1968, tous ces slogans étaient des trouvailles extraordinaires. Il y avait une pensée. Aujourd’hui, nous sommes face à un déficit de pensée.

On a changé d’époque et de modèle.

H.L’H. C’est une évidence. Être fonctionnaire ne fait plus rêver. Aujourd’hui, on essaie d’abord de créer sa petite entreprise. De ce fait, le patronat est beaucoup moins l’objet de la haine. Je suis frappée de voir les réactions suite à un scandale comme celui du PDG de Carrefour qui part avec des sommes invraisemblables le jour où on annonce un grand nombre de licenciements dans l’entreprise. Il a échoué mais il part avec un parachute doré. Bien sûr, cela scandalise les journaux, cela alimente le populisme mais la critique, la vraie critique sociale, on ne l’entend pas. En revanche, on ne craindra pas de s’attaquer aux fonctionnaires qui n’ont pas de parachute doré… même les plus hauts fonctionnaires.

Si je vous comprends bien, cela signifie que nous, usagers, ne regardons plus les services publics de la même manière ?
La distance respectueuse est tombée et nous basculons vers une relation de clients et non plus d’usagers ?

H.L’H. Oui, tout à fait. Pour devenir fonctionnaire et, surtout, pour le rester, il faut avoir un certain sens du service public. Ce qui relie le fonctionnaire à l’État, c’est l’idée du service public. Je pense que la fragilité de la Fonction publique est liée au déclin de l’idée républicaine.

Comment cela ?

H.L’H. La République, c’est la chose publique, res publica en latin. Auparavant, être fonctionnaire c’était noble, c’était avoir un certain sens de la chose publique. Un lien utile. Si ce lien est coupé, si l’État devient un employeur comme un autre, il n’est plus qu’un grand instrument technique de gestion des affaires communes. À partir de là, la perte du lien suscite une irritation générale de part et d’autre.

Irritation à l’égard de personnes indispensables à nos vies comme les infirmières, les enseignants, les militaires, les policiers, les agents territoriaux… Tous sont au cœur de nos vies sans pour autant les voir. Est-ce que cette invisibilité amplifie cette ingratitude ?

H.L’H. Oui, sans nul doute. Leur utilité n’est pas reconnue parce qu’elle n’est pas toujours publique dans les domaines que vous citez. En France, il y a encore un hôpital public qui existe tant bien que mal et nous avons une école publique. Mais là où les libéraux n’ont pas complètement tort, c’est que l’État peut être minimal. Je ne vais peut-être pas aller dans votre sens, mais tant pis… Je suis attachée à la Fonction publique, étant moi-même fonctionnaire, mais il me semble normal de se tourner vers le privé si on n’est pas content du service public. En revanche, s’il existe un certain nombre de tâches qui peuvent être accomplies par d’autres que des fonctionnaires, je crois que la fonction de l’État comme garant a disparu de la confiance populaire. Et cela fragilise beaucoup les fonctionnaires. S’ils n’apparaissent plus comme garants, ils deviennent une cible comme une autre.

“Il faut se laisser diviser,
se laisser malmener,
même si on est fragile,
surtout si on est fragilisé
parce que c’est là qu’on trouve
davantage de puissance
pour augmenter
justement son utilité.”

Peut-on alors parler d’utilité esquintée ?

H.L’H. Utilité esquintée… Est-ce que ça me parle ? Je crois que l’intérêt particulier est devenu roi. Chacun recherche avant tout ce qui peut lui être utile individuellement. Or, l’utilité du service public postule l’intérêt général. L’utilité du service public, c’est faire confiance et accepter qu’il y ait un intérêt public. Aux urgences, il m’est utile qu’un médecin fasse passer un cas plus grave avant le mien. Cela m’est utile parce que je sais que, le jour où je vivrai un cas grave, je passerai avant quelqu’un qui a la grippe. Cela m’est utile et, en ce sens, je suis d’accord avec votre expression d’utilité esquintée.

Pour que cette utilité soit préservée, il faut aussi accepter la critique. Prenons l’exemple d’un policier qui commettrait des exactions. Il faut être intraitable avec cela parce que sinon on contribue là aussi à esquinter l’utilité. Je crois que la Fonction publique a beaucoup perdu avec le corporatisme. Je distingue les syndicats et les corporatismes mais, parfois, c’est un mauvais virage qu’ont pris les syndicats à adopter des défenses corporatistes. On ne peut pas se servir de la fragilité comme un alibi à tout. “On est fragile, on est attaqué, donc on va faire corps en bloc.” Non, il faut se laisser diviser, se laisser malmener, même si on est fragile, surtout si on est fragilisé parce que c’est là qu’on trouve davantage de puissance pour augmenter justement son utilité. Je veux dire qu’un enseignant, un policier, un médecin hospitalier ne sont jamais seulement des fonctionnaires. Ils ont eux aussi des critiques à exprimer par rapport à ce qu’ils font et cette autocritique, c’est la vraie utilité. L’utilité riche.

Dans votre ouvrage Du voisinage, réflexion sur la coexistence humaine, vous expliquez que la relation que nous entretenons avec nos voisins n’est qu’un lien par le lieu. Si cette proximité consentie peut sembler insuffisante pour instaurer une relation solide et respectueuse, quels sont alors les facteurs de réussite d’une relation interpersonnelle ?

H.L’H. C’est certain, il n’y a pas que la proximité pour renouer le lien social, il existe bien d’autres formes. Revenons au service public puisque c’est l’objet de notre conversation. Les services publics sont des institutions de voisinage et c’est pour cela qu’ils ont été créés. Je mets à l’écart les grands corps d’état qui sont récents. L’ENA a été créée après la Seconde Guerre mondiale. Non, revenons aux origines. Le corps des fonctionnaires est un maillage de proximité sur le territoire. Prenons là encore l’exemple de la police. C’est un métier de proximité. Les sociologues de la police ont démontré que la plupart des initiatives policières viennent du bas de la hiérarchie. Celles-ci sont issues de celles et ceux qui patrouillent, qui surveillent, qui regardent, qui parlent… Les policiers ne sont pas seulement là pour exercer une répression, mais aussi pour qu’on leur signale tout ce qui ne va pas. L’école, l’hôpital c’est aussi la proximité. L’utilité esquintée c’est la proximité esquintée. La proximité n’a pas bonne presse. On la confond souvent avec promiscuité mais la promiscuité n’est pas la proximité. La promiscuité abolit toute ligne entre nous et donc toute possibilité d’un tiers, d’une instance tierce.

“L’utilité esquintée c’est la proximité esquintée. La proximité n’a pas bonne presse.
On la confond souvent avec promiscuité
mais la promiscuité n’est pas la proximité. La promiscuité, abolit toute ligne entre nous et donc toute possibilité d’un tiers, d’une instance tierce.”

La proximité peut donc restaurer le sentiment d’utilité et combattre la fragilité ?

H.L’H. Oui, la proximité est l’une des possibilités de renouer le lien. Avec elle, le service public peut retrouver son utilité parce qu’on en a besoin. Les écoles privées, les cliniques privées n’ont pas la même obligation de maillage. Elles vont et elles iront là où ça peut rapporter. Et seulement là. Aujourd’hui, on redécouvre le local, ne serait-ce que par conscience écologique. Redécouvrir le local c’est une chance pour les services publics de retrouver leur mission, d’être des institutions de proximité. On s’est moqué de La Poste pour le service qu’elle propose de surveiller les personnes âgées seules. La Poste a réinvesti la proximité mais lorsqu’elle invente ce service, on lui tape dessus en disant : “Vous allez nous faire payer pour surveiller les volets de notre grand-mère alors que les facteurs ont toujours fait ça”… ce qui n’est pas faux d’ailleurs.

Mais, avec ce service, La Poste ne nous considère plus
comme des usagers mais bien comme des clients
puisque le service est payant.

H.L’H. C’est vrai que le message est trouble : “Si vous ne payez pas, il n’y a aucune raison que nous fassions attention à votre grand-tante, à votre grand-mère.” Donc, oui, ça veut dire : “Vous êtes client.” Mais à l’inverse tout le monde est-il prêt à le faire ?

Pour certains fonctionnaires, ce n’est pas évident. Imaginez un receveur de poste qui dit à ses facteurs : “N’oubliez pas de regarder si tout le monde va bien dans le quartier.” Il peut s’entendre répondre : “Non mais ce n’est pas notre boulot. Cela ne fait pas partie de nos attributions.
Disons-le, il peut y avoir parfois quelque chose d’un peu étroit chez certains fonctionnaires et cela porte souvent sur la définition de leurs tâches. Il y a une tendance à la restriction. Les enseignants qui disent :
Nous ne sommes pas des éducateurs, nous ne sommes pas des parents à l’école maternelle.” Le facteur qui dit : “Je ne suis pas un surveillant, je ne suis pas un auxiliaire de vie.” Avec des réactions de ce type, l’utilité est esquintée. On réduit le sens du travail et le bonheur de travailler. L’institutrice ou l’instituteur qui se préoccupe d’avoir un ton un peu maternant et rassurant pour l’enfant séparé de sa maman, le facteur ou le policier qui veille à entretenir de bons liens avec la population… tous ces actes-là donnent du bonheur à accomplir sa mission. Bien sûr, ils font des choses qui ne sont pas strictement dans leurs attributions. On ne peut pas reprocher à celui qui ne les fait pas de ne pas les faire mais une chose est certaine, s’il les fait, il se sent alors plus heureux. Il ne travaille pas seulement pour avoir sa retraite ou pour payer les traites de son appartement, il travaille aussi pour exister.

Au cours d’une de vos interventions, vous évoquiez qu’il n’existe plus d’intervalles entre le genre humain. à quoi faisiez-vous référence ?

H.L’H. J’évoquais une citation de Kant dans le texte sur la paix perpétuelle. Dans ce texte, il définit les déserts et les mers comme des intervalles du genre humain. Or, aujourd’hui les océans, les mers, les déserts ne séparent plus les parties du genre humain. Les déserts, les océans et les mers n’étaient à personne. C’était des zones de non-droit et elles le restent encore un peu. Aujourd’hui encore, il y a beaucoup de pirateries sur les mers et la plupart des déserts sont des zones de guerre. Et cela nous rend tous voisins. Auparavant, on pouvait ignorer le voisinage d’un bout à l’autre du désert. On n’avait pas le sentiment d’être voisin puisqu’il y avait quelque chose qui nous séparait. Aujourd’hui, on ne peut plus penser qu’on est à l’abri d’un désert, d’une mer ou d’un fleuve. Il nous faut donc penser cette relation de voisinage, trouver le moyen d’avoir des lignes qui nous distinguent tout en nous rapprochant. C’est cela le voisinage, c’est une ligne qui sépare deux demeures et cette ligne nous pouvons l’investir justement comme un espace commun et cela crée une interdépendance qu’il nous faut penser. Elle nous sort de cette idée illusoire que nous serions des individus clos sur nous-mêmes. Nous n’existons pas sans nos voisins et à quelque échelle que ce soit. à l’échelle de nos habitations ou à l’échelle du monde.

“S’il existe un certain nombre
de tâches qui peuvent être accomplies par d’autres que des fonctionnaires, je crois que la fonction de l’État
comme garant a disparu
de la confiance populaire.
Et cela fragilise beaucoup
les fonctionnaires.
S’ils n’apparaissent plus comme garants, ils deviennent une cible comme une autre.”

Le voisinage nous fournit donc une expérience de l’altérité.
Ceci signifie-t-il que les métiers de la Fonction publique, qui,
par nature, sont tournés vers les usagers ne doivent pas perdre cette altérité

H.L’H. Évidemment. Revenons à cette logique de privatisation que nous évoquions au début de notre entretien. Aujourd’hui, les métiers sont davantage conçus comme des métiers privés. L’altérité, qui était portée par le service public, disparaît parce que l’on considère que c’est un service privé comme un autre et que les personnes sont des personnes privées. Pour avoir l’idée de l’altérité, il faut bien penser qu’on n’est jamais seulement deux, il y a toujours un tiers qui est là. On a un pacte tacite et ce pacte disparaît quand il n’y a plus que des rapports duels. La privatisation générale de tout aboutit à ces rapports duels. Conséquence, il n’y a plus de place pour l’altérité.

Et cela change tout ?

H.L’H. Oui, cette idée de l’utilité publique tend aussi à disparaître du côté des usagers qui se considèrent comme des clients. Or, nous sommes des usagers et être usagers, c’est aussi avoir des devoirs, ce n’est pas seulement pouvoir revendiquer. Selon moi, cet oubli est aussi une meurtrissure pour les agents de la Fonction publique. Ils sont très meurtris et très fragilisés par le fait que quelqu’un réclame toujours pour son intérêt privé, sans voir les autres justement. Ils sont meurtris de se voir reprocher que la demande soit toujours insatisfaite quoi qu’ils fassent. Et si la demande est bien traitée, alors c’est juste normal. Je pense que c’est là aussi une source de fragilité. L’État gagnerait à mieux protéger les gens qui travaillent pour lui et chacun de nous gagnerait à mieux penser la notion de service public.


QUI EST… HÉLÈNE
L’HEUILLET ?

Maître de conférences en philosophie politique et éthique à l’université Paris 4 Paris-Sorbonne, membre de l’Association lacanienne internationale. Elle fait partie du comité de rédaction de la revue Cités et du Journal français de psychiatrie. Ses recherches se situent dans le cadre de la philosophie politique appliquée, à partir d’un corpus diversifié, constitué de l’histoire de la philosophie classique et contemporaine, des sciences sociales, ainsi que de la théorie et de la pratique psychanalytiques.

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