Mis à jour le 23 juillet 2026Éthique, Les fragilités

QVCT dans la fonction publique : quand négocier devient un pari risqué

L’amélioration des conditions de travail des agents publics est une ambition collective, partagée par tous. Néanmoins, traduire cette ambition en accords formels entre employeurs publics et organisations syndicales demeure particulièrement complexe. Le colloque du 31 mars 2026, organisé par la direction générale de l’administration et de la fonction publique (DGAFP), a mis en évidence cette problématique, au travers du thème « Mieux travailler dans la Fonction publique ». Les échanges ont permis d’identifier les différents freins, culturels, politiques ou encore méthodologiques, qui entravent le développement d’une véritable négociation collective sur la qualité de vie et des conditions de travail (QVCT).

​En ouverture du colloque, le ministre de l’Action et des comptes publics, David Amiel, a rappelé, dans une intervention vidéo, l’importance structurante de l’organisation du travail : lorsque celle-ci est défaillante, que les collectifs s’essoufflent et que les encadrants se retrouvent isolés face aux difficultés, c’est l’ensemble du service public qui se trouve fragilisé. À l’inverse, une amélioration des conditions de travail contribue à renforcer les équipes et à accroître l’efficacité de l’action publique.

Les conditions de travail apparaissent comme un levier central pour répondre aux difficultés rencontrées par les agents publics mais leur appréhension apparait délicate. La table ronde intitulée « Conditions de travail et négociation collective dans la fonction publique : un horizon inatteignable ? » a illustré cette complexité. Comme l’a souligné Christine Jeannin, sous-directrice de la politique sociale à la DGAFP, si le sujet peut sembler difficile à saisir, il n’est pas pour autant dépourvu de pistes d’avancées concrètes.

Et le secteur public n’est d’ailleurs pas isolé face à ces difficultés. Les experts présents ont rappelé que les enjeux de négociation autour de la QVCT traversent aussi le secteur privé. Néanmoins, une différence majeure subsiste : dans les entreprises dotées d’une représentation syndicale, la négociation sur l’égalité professionnelle et la qualité de vie au travail constitue une obligation légale, ce qui n’est pas le cas dans les administrations. Dès lors, au-delà du cadre réglementaire, une question de fond se pose : la négociation collective est-elle réellement l’outil le plus pertinent pour traiter des conditions de travail ? Autrement dit, peuvent-elles constituer un objet structurant du dialogue social ?

De la concertation à la négociation : un changement de culture

Les premières tentatives engagées à l’échelle de la Fonction publique tendent à montrer que la réponse n’est pas évidente. Entre 2024 et 2025, la DRH de l’État avait lancé une démarche visant à ouvrir une négociation sur les conditions de travail, qui s’est finalement conclue sans accord de méthode. Employeurs et organisations syndicales n’ont pas réussi à s’entendre ni sur le périmètre des discussions ni sur les modalités de leur conduite.

Cet échec s’expliquerait notamment par un contexte politique et social peu favorable, marqué par des mesures perçues comme défavorables aux agents. Si certains partenaires sociaux estimaient que le moment était opportun pour engager une négociation sur la QVCT, d’autres y voyaient une contradiction avec les réalités du terrain.

Laure Revel, secrétaire générale de la CFDT Fonctions publiques, a expliqué que la difficulté tenait également à une évolution profonde des pratiques : passer d’une logique de concertation à une véritable culture de la négociation sur ces sujets. Certes, la transition est exigeante, tant pour les employeurs que pour les organisations syndicales, mais l’urgence est là : 70 % des agents publics estiment ne pas avoir été associés en amont aux réorganisations (contre 62 % dans le privé) et 59 % déclarent ne pas avoir été accompagnés lors des changements (contre 53 % dans les entreprises).

De plus, il y a un décalage entre le temps long de la négociation collective et le rythme plus contraint du calendrier politique. Par ailleurs, la construction d’un cadre de discussion partagé suppose l’instauration d’un climat de confiance, indispensable mais difficile à instaurer. Comme le rappelle Laure Revel, cette confiance ne peut être décrétée : elle implique un véritable changement de paradigme, tant pour les employeurs (amenés à ouvrir des sujets sensibles) que pour les organisations syndicales (appelées à s’engager pleinement sur ces enjeux).

Ce changement de pratiques reste encore à consolider. Certaines administrations ont d’ailleurs réussi à dépasser ces obstacles. Le ministère de la Justice est un bon exemple, avec la signature en 2024 d’un accord 2025-2030 (approuvé à l’unanimité par les organisations syndicales) sur les conditions de travail des magistrats. Selon la secrétaire générale du ministère, la négociation a été particulièrement exigeante en raison de l’ampleur des sujets abordés et de la nécessité de documenter chaque axe. Son aboutissement repose notamment sur des principes structurants : un champ d’application étendu à l’ensemble des services, une durée de cinq ans assortie d’une évaluation à mi-parcours par l’inspection générale de la Justice, ainsi que la création d’un comité de pilotage stratégique dédié.

Franchir un cap

S’engager dans une négociation sur la QVCT implique un investissement important et comporte une part de risque. L’expérience de la Caisse des dépôts en 2024 en témoigne également. Florence Wiener, directrice des relations sociales et de la qualité de vie au travail, reconnaît que les discussions ont été marquées par des tensions. Pour l’employeur, ouvrir ces négociations suppose d’accepter de traiter des sujets historiquement sensibles, relevant de son périmètre de décision. Il s’agit donc d’une démarche qui peut être perçue comme une forme de mise en vulnérabilité et qui nécessite de convaincre en interne de sa pertinence. Du côté des organisations syndicales, l’engagement est tout aussi exigeant, tant sur les aspects méthodologiques que sur le contenu des discussions.

Malgré ces difficultés, ce type de négociation apparaît de plus en plus incontournable pour répondre aux enjeux d’attractivité et de fidélisation auxquels la Fonction publique est confrontée. En conclusion du colloque, Boris Melmoux-Eude, directeur général de l’administration et de la fonction publique, a insisté sur la nécessité d’inscrire durablement ces questions à l’agenda. Il a souligné que le travail et sa qualité constituent des enjeux permanents, justifiant une implication renforcée de la DGAFP, appelée à jouer un rôle structurant comparable à celui de la direction générale du travail dans le secteur privé.

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Source :
Acteurs publics

Par Marie Malaterre

Publié le 01/04/2026

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